HAUSCHILDT v. DENMARKOPINION DISSIDENTE DE M. VANDENBERGHE
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Document date: July 16, 1987
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OPINION DISSIDENTE DE M. VANDENBERGHE
A LAQUELLE SE RALLIENT MM. ERMACORA, TENEKIDES, KIERNAN,
GÖZÜBÜYÜK, WEITZEL ET BATLINER
1. Je regrette de ne pouvoir me rallier à l'opinion de la
majorité de la Commission dans la présente affaire. J'estime en effet
que la notion d'impartialité, telle qu'elle a été développée par la
Commission et par la Cour, et son application aux faits de la présente
affaire devrait conduire plutôt à la conclusion que M. Hauschildt n'a
pas été jugé par un "tribunal impartial", comme l'exige l'article 6
par. 1 de la Convention.
2. Je limiterai mon propos à l'impartialité de la juridiction de
première instance ("City Court") car la cour d'appel ("High Court") ne
s'est nullement prononcée sur la composition du siège du tribunal de
première instance. Il n'est donc pas indispensable d'analyser la
question de l'impartialité de la juridiction supérieure (v. mutatis
mutandis, Cour Eur. D.H., arrêt De Cubber du 26 octobre 1984, par. 33).
A. Sur les traits essentiels de la notion de "tribunal
impartial", au sens de l'article 6 par. 1 de la Convention
3. A cet égard, il y a lieu de se référer aux paragraphes 94 Ã
100 du rapport de la Commission. Il convient toutefois, à mon avis,
de compléter ces références par d'autres considérations émises par la
Cour, en particulier lorsqu'elle a été amenée à donner un contenu
concret à ladite notion d'impartialité.
4. Ainsi, lorsqu'il s'agit du principe fondamental de
l'impartialité du juge, la Cour a souligné qu'une interprétation
restrictive de l'article 6 par. 1 de la Convention ne cadrait pas avec
l'objet et le but de cette disposition eu égard à la place éminente
qu'occupe dans une société démocratique, au sens de la Convention,
le droit à un procès équitable (Cour Eur. D.H., arrêt Delcourt du
17 janvier 1970, par. 25 et arrêt De Cubber précité, par. 30).
5. Pour déterminer si une juridiction est ou non impartiale, il
faut adopter une démarche objective et prendre en compte des
considérations de caractère fonctionnel et organique (Cour Eur. D.H.,
arrêt De Cubber précité, par. 26).
6. A cet égard, même les apparences peuvent revêtir de
l'importance et comme l'énonce l'adage anglais : "justice must not
only be done, it must also be seen to be done"; ceci implique que doit
se récuser tout juge dont on peut légitimement craindre un manque
d'impartialité. Il y va de la confiance que les tribunaux d'une
société démocratique se doivent d'inspirer aux justiciables, Ã
commencer, au pénal, par les prévenus (Cour Eur. D.H., arrêt Piersack
du 1 octobre 1982, par. 30 et arrêt De Cubber précité, par. 26 in
fine). Il suffit dès lors que l'impartialité d'un tribunal puisse
légitimement sembler au prévenu sujette à caution pour qu'un problème
se pose sous l'angle de l'article 6 par. 1 (arrêt De Cubber précité,
loc. cit.).
7. Par ailleurs, la notion de "tribunal impartial" ne doit pas
être interprétée "in abstracto". La Cour ne saurait se limiter à des
considérations d'ordre général en la matière. Une telle notion exige
logiquement une interprétation prétorienne lui donnant une définition
matérielle plutôt que formelle (v. par analogie Cour Eur. D.H., arrêt
Le Compte, van Leuven et De Meyere, par. 45). En effet, la Cour a
pour souci dominant, dans cette matière comme dans d'autres, de
"regarder au-delà des apparences et d'analyser les réalités de la
situation litigieuse" (v. Cour Eur. D.H., arrêt van Droogenbroeck du
24 juin 1982, par. 38 et arrêt Sporrong et Lönnroth du 23 septembre
1982, par. 63).
8. Le cadre jurisprudentiel de la notion de "tribunal impartial"
ainsi préliminairement complété, je tâcherai à présent d'y insérer les
faits de la cause avant de conclure.
B. Sur l'application de la notion de "tribunal impartial"
à la présente affaire
9. Il me semble clair que cette affaire présente certaines
similitudes avec l'affaire Piersack, mais surtout avec les affaires De
Cubber et Ben Yaacoub (cette dernière encore pendante devant la Cour).
Il est vrai que ces trois affaires concernaient le système juridique
belge, lequel connaît deux phases de la procédure pénale, à savoir la
phase d'instruction et la phase de jugement, à chacune correspondant
une juridiction qui lui est spéciale et qui est indépendante de
l'autre. En principe, la juridiction de jugement statue d'après une
instruction orale, publique et contradictoire qui se fait devant elle.
10. Il est constant que l'organisation judiciaire danoise comme
d'autres systèmes judiciaires de certains Etats parties à la
Convention, ne connaît pas l'existence d'un juge d'instruction, ni
logiquement la répartition de fonctions susindiquée. La majorité de
la Commission n'a pas manqué de le noter, à juste titre (v. par. 106
du rapport). Au Danemark, l'instruction préparatoire est assurée par
la police ou par le ministère public, mais les questions concernant la
détention préventive ainsi qu'un certain nombre d'actes d'instruction
doivent être décidés par une juridiction (v. par. 109 du rapport).
11. Toutefois, la question n'est pas là : la Convention n'astreint
sûrement pas les Etats membres à créer un système doté d'un juge
d'instruction. Ils sont libres de se doter d'une organisation
judiciaire, avec ses particularités propres, pourvu que les
justiciables jouissent pleinement des garanties fondamentales prévues
dans la Convention, en particulier dans son article 6.
12. Il n'est donc pas pertinent dans ce contexte d'affirmer qu'en
Belgique le problème de l'impartialité se posait dans les affaires
susmentionnées, en particulier parce que le législateur prévoit que
différentes fonctions doivent être exercées par des magistrats
distincts (cf. par. 106 du rapport). Ainsi posée, la question
s'enferme dans un certain formalisme. Ce qui est essentiel en
l'occurrence est d'analyser le contenu matériel des actes accomplis
avant le procès par M. Larsen, qui a présidé le tribunal qui a
condamné le requérant, afin de déterminer si, aux yeux de ce dernier,
l'impartialité dudit tribunal pouvait ou non légitimement paraître
sujette à caution.
13. Or, à cet égard, il convient de mettre en exergue les éléments
suivants du cas d'espèce :
- M. Hauschildt a été arrêté et détenu pour avoir été impliqué
dans une affaire de fraude et de détournement de fonds d'une
considérable complexité (le tribunal de première instance a
tenu plus de 130 audiences et a condamné le requérant à sept
ans d'emprisonnement).
- Avant l'audience de jugement, M. Larsen a décidé à quinze
reprises de refuser la mise en liberté provisoire du
requérant. En outre, à cinq occasions le même magistrat a
prolongé l'isolement cellulaire du requérant et a pris
d'autres mesures concernant la saisie de biens et de documents
appartenant au requérant et sa correspondance.
- A partir du 5 septembre 1980 (le requérant fut condamné en
première instance le 1er novembre 1982) le maintien en
détention provisoire du requérant a été motivé notamment par
le fait qu'il y avait des soupçons bien étayés que le requérant
avait commis l'infraction en question ("particular confirmed
suspicion"), au sens de l'article 762 par. 2 de la loi sur
l'administration de la justice ("Administration of Justice
Act") (v. rapport de la Commission par. 42).
- M. Larsen a présidé ensuite le tribunal de première instance
qui, assisté par deux juges laïques, a condamné le requérant.
- Pendant le procès, le tribunal a encore refusé à vingt
reprises la mise en liberté provisoire du requérant, en
invoquant notamment la disposition susmentionnée de la loi
sur l'administration de la justice.
14. Ces éléments suffisent amplement, à mon avis, pour que l'on
puisse estimer que M. Hauschildt dut éprouver de l'inquiétude
lorsqu'il a retrouvé, en tant que président du tribunal appelé Ã
statuer sur le bien-fondé de l'accusation, le même magistrat qui avait
accompli auparavant les actes énumérés ci-avant.
15. Cela d'autant plus que ce magistrat, à la différence de ses
collègues (laïques), connaissait déjà de manière particulièrement
approfondie le dossier, ainsi que la personnalité de l'accusé. Aussi
conçoit-on qu'il puisse, aux yeux de l'intéressé, paraître occuper une
situation lui permettant de jouer un rôle capital dans la juridiction
de jugement, voire s'être formé par avance une opinion qui risque de
peser lourd dans la balance au moment de la décision (v. mutatis
mutandis, arrêt De Cubber précité, par. 30). Cette connaissance
approfondie du dossier par M. Larsen ne saurait être confondue avec
l'étude préalable d'un dossier pénal par un magistrat afin de préparer
l'audience de jugement, comme semble croire la majorité de la
Commission (cf. par. 111 du rapport de la Commission). En effet, dans
la présente affaire, cette connaissance a été acquise par des
décisions qu'il a été amené à prendre, en tant que juge, avant
l'audience : il a considéré publiquement et à maintes reprises que les
infractions reprochées étaient graves et qu'il y avait des soupçons
particulièrement solides que le requérant les eût commises.
16. De ce fait, aux yeux du justiciable, il existait un risque
trop important que M. Larsen fût empreint des éléments connus avant le
procès et qu'au moment du jugement il ne disposât pas du recul
nécessaire pour ne fonder sa conviction sur la culpabilité du
requérant que sur les preuves apportées au cours des débats et
contradictoirement discutées devant lui. Il n'est pas exclu enfin que
ce risque s'aggravât avec le temps, vu le nombre de décisions
judiciaires prises, rendant par là même de plus en plus théorique la
présomption d'innocence dont le requérant devait pouvoir se prévaloir.
17. Il va sans dire en effet que, dans les affaires pénales, la
sauvegarde des droits de la défense constitue un élément essentiel
dans un Etat de Droit. Les droits de la défense doivent être exercés
d'une manière effective (Cour Eur. D.H. arrêt Artico du 13.5.1980,
par. 33) et cet exercice est par nature indissociablement lié au
principe même de l'impartialité de la juridiction de jugement. Devant
celle-ci, l'accusé est présumé innocent et doit disposer d'un certain
"supplément d'âme" pour présenter sa défense. Si l'accusé se trouve,
comme en l'espèce, devant un magistrat qui, avant l'audience de
jugement a pris pendant des mois toute une série de décisions
d'importance considérable pour la défense, celle-ci se heurte
inévitablement à une "barrière psychologique" l'empêchant de présenter
efficacement devant lui sa version des faits.
18. En conclusion, j'estime qu'au vu des circonstances propres
de l'affaire, M. Hauschildt était en droit d'avoir des appréhensions
légitimes sur la présence de M. Larsen comme président de la
juridiction de première instance. L'impartialité de cette dernière
pouvait dès lors paraître sujette à caution.
A P P E N D I X I
History of Proceedings
Date Item
26 August 1980 Introduction of the application.
27 October 1982 Introduction of the issue examined in the
present Report.
18 July 1983 Registration of the application
Examination of admissibility
7 December 1983 Commission's deliberations and decision to
adjourn the examination of the case.
7 March 1985 Commission's deliberations and decision to
invite the Government to submit observations
on the admissibility and merits of the
application.
24 July 1985 Submission of Government's observations.
17 November 1985 Submission of applicant's observations.
9 October 1986 Hearing on the admissibility and merits of the
application, the Commission's deliberations
and decision to declare the application partly
admissible, partly inadmissible.
The applicant
MM. Robertson
Reindel
Mrs. Hauschildt
The Government
MM. Lehmann
Bernhard
Vesterdorf
Elmer
Ms. Schydt
Examination on the merits
7 March 1987 Consideration of the state of proceedings.
9 March 1987 Submission of applicant's additional
observations on the merits.
7 July 1987 Commission's deliberations on the merits
and final votes.
16 July 1987 Adoption of the Report.
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